Microcrédit Solidaire Suisse

Muhammad Yunus, chantre du « social business »

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Jan 2018

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Voir l’article original: https://www.la-croix.com/Economie/Economie-solidaire/Muhammad-Yunus-chantre-social-business-2018-01-12-1200905392

À 77 ans, l’inventeur du microcrédit et prix Nobel de la paix poursuit son rêve d’un monde meilleur. Sa grande idée : promouvoir un nouveau type d’entreprise qui doit permettre à chacun d’accomplir sa vocation créatrice, tout en s’attaquant aux défis qu’affronte l’humanité.

Il était à Paris début novembre 2017 pour présider la 8e édition du sommet mondial du « social business » (entrepreneuriat social) et promouvoir cette idée neuve, irréaliste diront les sceptiques, d’une « entreprise sociale » au service du bien commun. Il était de nouveau dans la capitale à la mi-décembre, invité du « One Planet Summit », le grand forum voulu par le président Emmanuel Macron pour relancer la lutte mondiale contre le réchauffement climatique.

Entre les deux, Muhammad Yunus, 77 ans, aura sillonné la planète, de Stuttgart à Washington en passant par Dacca (Bangladesh), arborant son indémodable tunique grège et son éternel fin sourire, pour porter la bonne parole qui permettra, espère-t-il, de « changer le monde ».

Qui ne connaît Muhammad Yunus ? On dit qu’on ne prête qu’aux riches. Lui s’est fait connaître en aidant les plus démunis, jusqu’à être consacré Nobel de la paix en 2006 pour avoir fondé la Grameen Bank, pionnière du microcrédit.

Celui que l’on surnomme depuis le « banquier des pauvres » préfère le titre de « prêteur d’espoir ». « On me traite parfois d’utopiste. Je me définis comme un pragmatique. On peut râler contre le système, vouloir tout renverser. Moi, je veux juste l’améliorer en proposant des solutions tirées de mon expérience », plaide-t-il.

Une « banque des villages »

Celle-ci commence en 1976 dans le village de Jobra, dans le sud du Bangladesh, son pays d’origine, l’un des plus pauvres de la planète. À l’époque, le jeune professeur en économie, formé aux États-Unis, enseigne à l’université de Chittagong, grand port ouvrant sur le golfe du Bengale, et s’intéresse aux questions de la pauvreté qui mine la population rurale de la région.

« Une terrible famine frappait mon pays qui venait d’accéder à l’indépendance. J’ai été saisi de vertige en voyant que les théories que j’enseignais n’empêchaient pas les gens de mourir autour de moi », racontera-t-il plus tard dans une autobiographie à succès (1). C’est alors qu’il a l’idée de proposer un « microprêt » – quelques dollars ou quelques centaines de takas pris sur ses deniers, selon la petite histoire – à un groupe de fermiers trop misérables pour intéresser les banques classiques.

La suite, on la connaît : grâce à la Grameen Bank, officiellement créée en 1983, plus de 300 millions de familles pauvres ont vu leur sort s’améliorer. C’est qu’en quarante ans d’existence, la « banque des villages » est devenue un véritable groupe sous contrôle étroit du gouvernement bangladais depuis 2011. Elle occupe désormais une tour au centre de Dacca, la capitale, d’où elle dirige un réseau de 1 400 succursales qui travaillent dans plus de 50 000 villages et aurait déboursé, depuis sa création, près de 4 milliards d’euros de prêts.

Changer notre manière de penser l’économie

D’autres se seraient contentés de ce succès spectaculaire. Le professeur Yunus, lui, voit plus loin. « Le microcrédit répond au problème de l’accès au financement des plus démunis. Mais la pauvreté recouvre de multiples dimensions : difficulté d’accès aux soins, absence d’éducation adaptée, privation de services essentiels – eau, énergie, logement. Et ces difficultés ne concernent pas que les pays en développement, souligne-t-il. J’ai constaté, lors de mes voyages, que même dans les pays riches, les personnes à faibles revenus sont pénalisées. »

La cause du problème ? « Le moteur du capitalisme ne fonctionne plus », écrit-il dans son dernier ouvrage Vers une économie à trois zéros (2). Résumée ainsi, la charge peut paraître outrancière. Ce défenseur des « petits » à qui les grands de ce monde prêtent si volontiers l’oreille ; ce professeur qui cumule récompenses et titres prestigieux ; ce sage reconnu comme une sorte de conscience planétaire serait-il subitement devenu un de ces contestataires dont il disait tant se méfier hier ?

Ce matin-là, au petit déjeuner, entre un thé vert et un bol de céréales, le professeur Yunus remet les points sur les « i » sans se départir de son calme souriant. « Je ne réclame pas la révolution, ni l’abandon du capitalisme. Ce système permet beaucoup de choses, mais il génère aussi pauvreté, chômage et dégradation de l’environnement », commence-t-il à voix posée.

« Le marché libre est censé améliorer la vie de tous. Mais il profite surtout à quelques-uns qui concentrent de plus en plus de richesses. Cela crée une situation intenable, source de frustrations et de colère qui pourraient déboucher demain sur des formes de contestation violentes », prévient-il d’un ton soudain plus grave.

Mais alors, que faire ? s’inquiète-t-on. Retour du sourire séducteur. « Il faut un changement radical dans notre manière de penser l’économie. Je dis souvent que le capitalisme ne tient pas debout, car il ne repose que sur une jambe, celle de l’intérêt personnel. J’essaye de lui donner une autre jambe pour qu’il puisse vraiment marcher. Ce que j’appelle le “social business” (entrepreneuriat social) », poursuit-il.

Défendre l’idée de l’entreprise sociale

Cette idée, Muhammad Yunus la peaufine et la promeut depuis les années 2000. Sans jamais se lasser. Lui demande-t-on pour la énième fois de définir le concept, il s’exécute sans rechigner. « Le ”social business” répond à six grands principes. Le principal étant que l’entreprise ne cherche pas le profit mais la résolution d’un problème humain. L’entreprise doit évidemment gagner de l’argent pour rembourser les investisseurs et assurer sa viabilité, mais tous les bénéfices doivent être réinvestis dans l’entreprise. Et celle-ci doit assurer les meilleures conditions de travail et respecter l’environnement », précise-t-il. Avant d’ajouter un dernier commandement : « Le tout doit se faire dans la joie ! »

Irréaliste diront certains, et pourtant le concept d’entreprise sociale fait son chemin. Un pas décisif est franchi en 2006, lorsque Muhammad Yunus parvient à convaincre le patron de Danone d’alors, Franck Riboud, de monter un partenariat avec la Grameen Bank.

« Il s’agissait de créer une usine produisant à prix abordables des yaourts enrichis pour les familles pauvres du Bangladesh. Ni Grameen ni Danone n’ont retiré de bénéfices de l’opération, mais cette coopération a permis d’améliorer l’alimentation des enfants et de doper l’économie locale », raconte son promoteur.

Depuis, l’initiative a fait florès et la liste des multinationales ayant développé des projets s’inspirant des préceptes du professeur Yunus ne cesse de s’allonger. « Je suis persuadé qu’avec le microcrédit, le“social business” est l’instrument qui permettra de se débarrasser des trois effets pervers d’un capitalisme hors de contrôle : la pauvreté, le chômage et les émissions de carbone », prédit-il.

« L’être humain est aussi mu par l’altruisme »

Excès d’optimisme ? « C’est vrai, je suis résolument positif, convient-il. Mais cet optimisme ne vient pas d’une croyance ou d’une disposition psychologique. Il s’enracine dans mon expérience du terrain. Au Bangladesh, des milliers de femmes pauvres et illettrées ont créé leur propre petite entreprise. L’être humain est par nature créatif et indépendant.

Le travail salarié est une invention récente. Pourquoi serions-nous condamnés à travailler pour autrui ou à dépendre de programmes sociaux ? Bien sûr qu’une société doit prendre soin de ses membres les plus fragiles, mais elle doit d’abord leur donner les moyens de se prendre en charge », souligne-t-il.

Un message que Muhammad Yunus ne cesse de partager aux jeunes du monde entier. « Ce sont eux qui bâtiront la nouvelle civilisation et la contre-économie que j’appelle de mes vœux. Beaucoup ont déjà compris que l’être humain n’est pas seulement mu par l’égoïsme et la cupidité, mais aussi par l’altruisme et le désintéressement. Et que si l’on peut être heureux en gagnant de l’argent, faire du bien aux autres peut rendre super heureux. Chaque être humain a en lui une capacité illimitée de création. À lui de choisir sa voie », lâche-t-il.

En infatigable pèlerin, Muhammad Yunus montre le chemin : « Imaginez le monde que vous voulez. Le réalisme vous laissera là où vous êtes. »

Son coup de cœur : « les villageoises de mon pays »

Dans son panthéon personnel, pas de personnage célèbre à revendiquer. Sur sa table de chevet, aucun auteur préféré à déclarer. La musique qu’il aime ? Toutes et aucune en particulier, sinon peut-être la voix de sa fille aînée, Monica, soprano à New York.

Universitaire engagé sans réserve dans le monde, Muhammad Yunus est depuis bientôt quarante ans un homme public tout entier concentré sur la diffusion de ses idées. L’homme privé, lui, restera secret au risque de la froideur. « À la maison, je mène la vie de tout le monde. Je n’ai rien de particulièrement excitant à raconter », s’excuse-t-il poliment mais fermement.

On insiste. « Ce qui m’inspire et me motive, ce sont les gens avec qui je travaille. En particulier ces villageoises de mon pays qui se battent au quotidien pour leur famille. Les femmes sont les meilleurs des agents de développement que j’aie jamais rencontrés », finit-il par lâcher. Un coup de cœur, un vrai !

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Bio express

28 juin 1940. Naissance à Bathua, village du district de Chittagong, au Bangladesh, dans une famille modeste de commerçants.

1961. Il obtient une maîtrise en économie de l’université de Dacca et revient enseigner au Chittagong College.

1965. Grâce à une bourse, il part étudier à l’université Vanderbilt, aux États-Unis.

1972. Retour au Bangladesh devenu indépendant en 1971.

1976. Lancement de la Grameen Bank, première institution de microcrédit qui obtient un statut bancaire en 1983.

2006. Muhammad Yunus et la Grameen Bank obtiennent le prix Nobel de la paix « pour leurs efforts pour promouvoir le développement économique et social à partir de la base ».

2011. Le créateur de la Grameen Bank est évincé de son poste de directeur.

2017. Il signe une lettre appelant l’ONU à intervenir pour faire cesser la crise des Rohingyas en Birmanie.

 

Source: Journal La Croix / Antoine d’Abbundo, le 12.01.2018

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